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Revue verte
" Monde, littérature, beaux-arts et finance "

Brève histoire de l'éphémère Revue Verte

----L'absence de lecteurs et, par conséquent d'argent, expliquent la disparition de nombreux journaux fondés dans les années 1880-1890. La Revue verte n'échappe pas à la règle mais la cocasserie de son existence mérite que quelques lignes lui soient consacrées. Lors de son lancement, le 25 juin 1886, ce périodique paraît sous le titre Le Passant, ce n'est qu'à partir du deuxième numéro qu'il devient La Revue Verte. Ce changement témoigne des opinions divergentes du directeur et de la rédactrice en chef, à l'initiative de l'entreprise. Cette dernière, Camille Delaville (1842-1888), romancière et journaliste, écrivait en mai 1886 à sa consoeur et amie Georges de Peyrebrune : "Je vais faire reparaître ma revue Le Passant le mois prochain [...]. Je dissimulerai que le journal m'appartient pour qu'aucun Fabius ne s'y introduise ne fut-ce qu'avec un quatrain, c'est (Gabriel Bertrand) qui le dirigera sous ma direction (1)" .

----Elle souhaitait faire revivre la revue ainsi intitulée -elle ne vécut que cinq mois- qu'elle avait dirigée en 1882. Mais c'était sans compter avec le directeur, Gabriel Bertrand (1861-1917) qui, refusant de jouer les hommes de paille, imposa le titre définitif. Sa première existence escamotée, La Revue verte lui apparaissait ainsi novatrice et potentiellement plus vendeuse. Malgré son jeune âge, Gabriel Bertrand avait déjà fondé et dirigé La Revue de France, laquelle n'avait duré que huit numéros.


----Pour garantir le succès de La Revue verte, Camille Delaville se charge du feuilleton, Robert Villemain, de la critique littéraire, et brosse une série de portraits de femmes de lettres célèbres. Elle s'assure le concours de Georges de Peyrebrune, romancière alors à la mode, qui fait paraître en épisodes la nouvelle Marie-José-Lise. Celle-ci s'occupe à l'occasion de la rubrique "Echos" où sont relatés les événements mondains du moment. Parmi les collaborateurs, on en retrouve certains, le compositeur Alexandre Parodi qui tient la chronique théâtrale ou le poète Clovis Hugues pour quelques essais poétiques, qui signaient auparavant dans Le Passant.

----Gabriel Bertrand signe rarement dans les pages de la revue, il ne manque cependant pas de réagir à la parution de La France juive d'E. Drumont en 1886 ; en revanche, son frère Etienne traduit des vers de Shelley et compose des poèmes de circonstance, notamment lors du décès de la baronne James de Rotschild. Quelques noms prestigieux, Tony Révillon, Anaïs Ségalas, Mathilda Stevens, y apparaissent sporadiquement. Malgré cela, la revue pêche par un manque de rigueur : aucune rubrique n'est vraiment régulière et les études, aussi bien littéraires que scientifiques, comme celles de Bué, s'étalent sur plusieurs numéros qui ne se suivent pas nécessairement.


----Jusqu'en décembre 1886, La Revue Verte paraît deux fois par mois ; passée cette date, elle devient mensuelle. Ce ralentissement coincide avec un changement d'adresse de la rédaction et, révélateur de difficulté financière, d'éditeur. Le périodique s'avère rapidement non rentable du fait de son petit nombre de lecteurs mais surtout, comme le souligne Camille Delaville "Nous n'avons ni annonces ni bulletin financier payé, mais quelqu'un de bien portant et de moins toqué que M. G. Bertrand pourrait bien ravoir les deux". La rédactrice en chef doit, en effet, également s'inquiéter de la santé de ses collaborateurs : Gabriel Bertrand, de nature dépressive, "se porte bien et est moins encombrant et beaucoup plus possible, depuis qu'il ne se suicide plus il a toute sa tête". D'autre part, des querelles fraternelles empêchent toute réforme de la revue, si l'on en croit cette confidence : "Ensuite les deuxfrères ne se parlent plus, n'habitent plus ensemble lorsque le plus jeune est à Paris enfin les Atrides, ils se trouvent ici... Je voudrais être en Chine".


----C'est certainement Etienne Bertrand qui met un terme à cette collaboration et enterre La Revue Verte. Camille Delaville se plaint que ce dernier "n'a su trouver rien rien rien pour ma pauvre petite revue et, hormis m'offrir son coeur et sa personne il n'a rien fait -rien- et ceci était de trop". Il la poursuit, en effet, de ses assiduités, au point de lui être "particulièrement insupportable dans ces conditions soupirantes car il est malade, énervé, un peu fou, on ne peut le mettre à la porte qu'avec des violences, enfin il (lui) devient odieux, avec cela il veut (lui) prendre la main sans cesse, cette main est toujours humide comme s'il la sortait de l'eau de guimauve". D'après d'autres confidences, "Je suis obligée de me faire défendre par mes bonnes comme si j'avais 20 ans. Triplement grotesque grand-mère comme je suis". A cause de l'échec de cette entreprise et certainement de problèmes de santé, les frères Bertrand regagnent leur Lot-et-Garonne d'origine, laissant Camille Delaville boucler seule le dernier numéro qui paraît le 20 mars. Les lecteurs ne liront jamais la fin de son feuilleton.

1)- Toutes les citations proviennent de lettres (non datées et non cotées) que Camille Delaville a envoyées à la romancière Georges de Peyrebrune. C'est à chaque fois Camille Delaville qui souligne.

Dr. Nelly Sanchez, Carcassonne

Notice de présentation

Périodicité : Bi-mensuelle, puis mensuelle à partir du 25 décembre 1886. N°1 (juin 1886) ---) dernier numéro, N° 16 (20 mars 1887). Le N° 1 a paru sous le titre de : Passant (Le). Journal bi-mensuel. Monde, littérature, beaux-arts, finance.

Adresse : 8, rue de Castellane, Paris ; puis 6, rue Favart, Paris, à compter du N°14 (1er février 1887).

Description matérielle : 1 F, de 47 à 79 p., gr. 8°, couverture vert clair.

Direction : Directeur : Gabriel Bertrand ; rédactrice en chef : Camille Delaville.

Contenu : chroniques théâtrales, nouvelles, poésies, chroniques diverses, critique littéraire. Les études s'étalent sur plusieurs numéros. Revue plutôt académique

Cote BNF : 4- Z- 482

Liste des collaborateurs : (in extenso pour le tome II qui couvre la période du 10 novembre 1886 au 20 mars 1887) : Gabriel Bertrand, Jules Boissière, A. Bué, C.D., A. de Chambry, Pierre de Chatillon, Choienski, De Chonski, Albert Delaporte, Camille Delaville, Gabrielle d'Eze, Victor Hugo, Clovis Hugues, Intérim, comtesse de Mouzay, Alexandre Parodi, Saint-Steph., Ossip Schubin, Shelley, Spada, Paul Tintauré, Trémor, Z.

On a remarqué :
Un article de Camille Delaville dans le N° du 25 juillet 1886 sur " Les Roses ", nouvelles de Jules Renard parues chez Sevin.
Jules Boissière " Au Tonkin ", N° du 25 novembre 1886
Jules Boissière " Poésies ", N° du 25 février 1887
Pierre de Chatillon " Georges de Peyrebrune ", N° du 1er février 1887
Victor Hugo " A la colonne de Boulogne ", N° du 20 mars 1887


G. Picq